Après une longue absence, les loutres sont prêtes à recoloniser la Suisse

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Après une longue absence, les loutres sont prêtes à recoloniser la Suisse

Des pièges photographiques ont capturé à plusieurs reprises deux femelles et leurs petits vers Berne. Puis une loutre solitaire a été vue en Engadine. Un groupe d’experts s’est formé pour gérer les défis liés à leur retour.

Après une longue absence, les loutres sont prêtes à recoloniser la Suisse

Elle avait disparu de nos rivières depuis près de trente ans. Autant dire que l’annonce de son retour sur les rives helvètes, fin 2017, a ravi ses fans. La loutre se serait à nouveau installée dans le pays. Après avoir pointé le bout de son museau à plusieurs reprises au Tessin, mais aussi à Genève, la voilà se plaisant dans les eaux bernoises et grisonnes. Grâce à des pièges photographiques, sa présence a bel et bien été confirmée: quatre portées de loutres sauvages ont été observées dans l’Aar, entre Berne et Thoune. Et pour la première fois en septante ans, un autre individu a été pris en photo à Samedan (GR).
Il n’en fallait pas plus pour que l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et les cantons de Berne et des Grisons annoncent la création d’un groupe de réflexion pour examiner et gérer au mieux les défis liés à son retour. «Sa venue est un enrichissement pour la biodiversité, mais des conflits peuvent apparaître notamment avec les pisciculteurs, rappelle Mirjam Pewsner, collaboratrice scientifique à l’OFEV. Étant donné que la loutre a disparu de Suisse depuis plusieurs décennies, nous manquons d’expérience dans la gestion de cette espèce.» L’OFEV espère éviter que l’histoire ne se répète: les pêcheurs ont vu en elle une rivale et l’ont exterminée à la fin du siècle dernier.

Éviter le cas du castor
La loutre, avec ses pattes palmées et sa queue musclée en guise de gouvernail, est en effet une redoutable chasseuse: elle peut retenir sa respiration sous l’eau pendant sept minutes et chaque centimètre carré de son corps long et élancé compte entre 35 000 (sur son dos) et 50 000 poils (sur son ventre), ce qui lui permet de rester au sec. C’est donc à un animal étonnant – et au fort capital sympathie – que le groupe de coordination, composé de membres des services de la chasse et de la pêche cantonaux, devra se confronter. «Cette étape est nécessaire pour créer les conditions favorables à la coexistence avec l’homme et permettre d’identifier et de prévenir les éventuels conflits, poursuit Mirjam Pewsner. Certaines espèces de poissons ou de crustacés peuvent également être soumises à une pression de prédation accrue. Il existe toutefois des solutions.»
Les autorités espèrent anticiper sa colonisation, possible jusqu’à 2000 mètres d’altitude, afin d’éviter les problèmes que rencontre un autre animal, réintroduit il y a soixante ans: le castor. Présent sur tout le territoire, il s’est fait des ennemis, ses barrages causant notamment de nombreuses inondations. «En améliorant les connaissances sur la biologie de la loutre, il sera plus facile d’identifier et de prévenir les éventuels conflits. La loutre et le castor se partagent le même habitat, mais leur biologie est totalement différente, note Mirjam Pewsner. La loutre se nourrit de poissons, mais aussi d’autres proies comme les batraciens, les crustacés, les oiseaux, les reptiles et les petits mammifères. En revanche, chez une espèce herbivore comme le castor, les conflits d’intérêts avec l’homme apparaissent surtout parce qu’il influence et aménage activement son environnement.»

Des zones propices
Pour les experts, la recolonisation de la loutre n’est qu’une question de temps. Elle est présente dans les pays voisins et fait souvent de petites incursions en terres helvétiques. Depuis des années, la chercheuse Carmen Cianfrani, de l’Université de Lausanne, scrute ses allées et venues. Elle a repéré trois points d’entrée de l’animal: par la France, le Rhin (Allemagne) et l’Inn (Autriche). La chercheuse a même listé les cours d’eau et les régions du pays – le Tessin, le Rhône, le plateau entre autres – les plus favorables à l’espèce, si toutefois elle y trouve de quoi répondre à ses besoins. En plus d’une végétation suffisamment dense sur les rives pour que la loutre puisse y cacher son nid, il faut qu’elle parvienne à contenter son solide appétit. «Elle a besoin de nourriture à profusion. Elle mange tout ce qu’elle arrive à chasser, sur terre ou dans l’eau», explique Carmen Cianfrani dans la revue Allez savoir!. En tout, une loutre engloutit un kilo de nourriture par jour. Avec autant d’énergie, il lui arrive de parcourir en solitaire jusqu’à 40 kilomètres de rivière pour trouver son territoire idéal.

+ D’infos www.prolutra.ch; www.bafu.admin.ch

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): DR

questions à... Irene Weinberger

Irene Weinberger, de la Fondation Pro Lutra

Le retour de la loutre est-il un bon signe pour les rivières suisses?
Oui, même si cela ne signifie pas que l’état des cours d’eau est particulièrement bon. Autour de la Suisse, les populations augmentent et des individus se sont installés chez nous. Il sera intéressant de suivre leur évolution et d’analyser ces lieux afin de voir s’ils y restent des générations. S’ils s’y reproduisent, cela peut indiquer la bonne santé d’une rivière.

Peut-elle recoloniser le pays aussi rapidement que le castor?
C’est possible, mais difficile à évaluer. Plusieurs facteurs peuvent empêcher ou favoriser son retour. Nous sommes au début de la recolonisation. S’il y a plusieurs individus en même temps, elle peut s’accélérer. La population pourrait croître de 1 à 20% par an. Il se pourrait, dans le meilleur des cas, que les loutres repeuplent 10 à 20 kilomètres de rives par an.

À quoi faut-il faire attention pour que son retour se passe bien?
Sa présence peut créer des conflits potentiels avec l’homme, les pêcheurs notamment. La loutre risque aussi de se faire écraser sur la route ou de voir ses habitats détruits. C’est bien qu’un groupe ait été créé pour travailler et faire en sorte que son retour en
Suisse se passe bien.