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TEMOIGNAGES
Agriculteur est l’un des métiers les plus dangereux en Suisse

Des dizaines de paysans perdent chaque année la vie dans des accidents. Une campagne de prévention, ciblée sur les véhicules, vient d’être lancée pour faire évoluer les habitudes.

Agriculteur est l’un des métiers les plus dangereux en Suisse

Quarante-six décès en un an: fin 2018, ce triste bilan avait attiré l’attention du grand public sur la dangerosité du métier de paysan. En 2019, le nombre de drames a fortement diminué, avec un total de 29 accidents mortels. Même si cette tendance baissière est perceptible depuis une quinzaine d’années, l’agriculture n’en reste pas moins trop souvent endeuillée par des accidents de travail. Un centre de compétences national travaille depuis un demi-siècle à la rendre plus sûre: le Service de prévention des accidents dans l’agriculture (SPAA).
Baptisée «Déjà attaché?», sa dernière campagne, lancée en début d’année, cible les véhicules. Et ce n’est pas pour rien: près de la moitié des accidents mortels surviennent à bord d’engins agricoles, le plus souvent lors de retournements. Des drames évitables: «Pour la seule année 2018, ces accidents ont provoqué dix-huit des quarante-six décès recensés en Suisse, déplore Étienne Junod, responsable romand du SPAA. Si ces femmes et ces hommes avaient bouclé leur ceinture de sécurité, ils seraient sans doute encore en vie.»

De multiples facteurs de risque
Au chapitre des causes d’accident les plus fréquentes, les véhicules agricoles (155 tués entre 2010 et 2019) devancent les travaux forestiers (43 victimes durant le même laps de temps), la manipulation de machines (40), les activités de manutention à la ferme (39) ou les animaux (24). Suivent, plus rares, les décès liés à l’entretien des cultures, au gaz ou aux incendies.
La fréquence et la gravité des accidents vaut au métier d’agriculteur d’être classé parmi les plus dangereux de Suisse par la caisse d’assurance nationale Suva – derrière notamment les professions du génie civil. Pour les professionnels de la branche, ce n’est pas vraiment une surprise: «Machines, animaux, travail par tous les temps dans des lieux difficilement accessibles, l’agriculture réunit énormément d’éléments accidentogènes», reconnaît Frédéric Ménétrey, directeur de l’Union des paysans fribourgeois. «La probabilité d’un accident demeure faible, souligne Michel Darbellay, directeur de la Chambre jurassienne d’agriculture. Mais lorsqu’il survient, les dégâts sont énormes.»

Les chiffres sont éloquents: «Le monde agricole représente seulement 2,5% de la population active en Suisse, mais elle est le cadre de 10 à 20% des accidents mortels, précise Étienne Junod. Il y a un sérieux problème.» Les choses s’améliorent toutefois, puisque le total des accidents professionnels a été divisé par deux en une vingtaine d’années. Un succès à mettre sur le compte d’un inlassable travail de prévention et d’un équipement toujours plus sûr. «Les progrès technologiques amènent de la sécurité, mais aussi de nouveaux risques, nuance Étienne Junod. Je pense en particulier aux risques psychosociaux qui caractérisent l’agriculture d’aujourd’hui: des machines perfectionnées permettent de travailler seul mais coûtent cher. Cumulez solitude et pression financière et vous obtenez deux facteurs de risque très importants. C’est quand on est sous stress que l’on fait des erreurs, et elles peuvent avoir des conséquences dramatiques.»

La force de l’habitude
La question de la ceinture montre à quel point il est difficile d’agir dans le domaine de la sécurité au travail: cela fait dix ans que l’immense majorité des tracteurs de Suisse en sont équipés. Et pourtant, les agriculteurs ne s’attachent pas. «Ça m’empêche de me tourner.» «Je dois sans arrêt descendre de mon tracteur.» «C’est inutile, je ne roule pas vite!» Posez la question à un professionnel, il y a de fortes chances qu’il vous donne l’une ces réponses. Pour Étienne Junod, on pourrait toutes les remplacer par une seule: «Je n’en ai pas l’habitude.» Routine, imitation d’un parent ou d’un maître d’apprentissage, les usages ont la vie dure.
Alors, une campagne telle que celle que vient de lancer le SPAA peut-elle suffire à résoudre une problématique d’une telle ampleur? «Le message doit faire son chemin, poursuit Étienne Junod. Je suis convaincu qu’il est primordial d’agir au niveau de la formation et de sensibiliser les maîtres d’apprentissage à l’importance des mesures de sécurité.» Dans les classes des écoles professionnelles ou lors de manifestations, le SPAA mise sur des simulations, notamment via un casque de réalité virtuelle, pour éveiller les consciences (EN VIDEO ICI). Il encourage également des victimes d’accidents à venir témoigner (voir l’encadré).

La ceinture deviendra un réflexe
Une parole qui a le pouvoir d’interpeller. Chaque paysan connaît une ou un collègue qui a perdu la vie dans un accident de tracteur. «Le nombre de morts en 2018 a fait réfléchir beaucoup de monde, estime Frédéric Ménétrey. Cela a été un choc, mais cela a aussi eu le mérite d’ouvrir la discussion sur ce sujet sensible.» Alors, dans quelques années, boucler sa ceinture de sécurité sera-t-il devenu un réflexe dans les tracteurs? «Oui, assure Étienne Junod. Prenez l’exemple du casque sur les pistes de ski: cela a pris du temps, mais aujourd’hui 90% des skieurs en portent. Il en ira de même pour la ceinture.»

+ D’infos www.bul.ch/fr

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): Police BL

«La ceinture m’a sauvé la vie»

Ce matin d’avril 2003, Frédéric Teuscher part de sa ferme de Vallorbe (VD) au volant de son tracteur. Il a bouclé sa ceinture, autant par habitude que par confort, sans même y penser.
Le temps est favorable et les conditions idéales pour épandre du purin sur l’une de ses parcelles. Il quitte la route et emprunte un chemin à flanc de coteau, qui se dérobe soudain sous le poids de l’engin et de la bossette qu’il tracte. La remorque glisse dans la pente, vient heurter le tracteur qui se retourne sous le choc. «Les vitres ont volé en éclats autour de moi, se souvient-il. Retenu par ma ceinture, je suis resté sur mon siège. J’ai eu le temps de penser à la centaine de mètres de talus que je m’apprêtais à dévaler avant de tenter d’actionner le frein hydraulique de la bossette.» La manœuvre fonctionne: la remorque s’arrête, relançant brutalement le tracteur sur ses quatre roues. Lorsque le convoi s’immobilise, l’agriculteur sort, chancelant, et s’assied dans l’herbe le temps de reprendre ses esprits. D’en chasser, aussi, l’image de ce qui aurait pu lui arriver s’il n’avait pas mis sa ceinture: «J’aurais été projeté dans la cabine, en sortant un bras ou le torse, qui aurait été inéluctablement broyé par un montant.» Aujourd’hui, Frédéric Teuscher conduit toujours le même tracteur, dont la cabine a été réparée. Il boucle toujours sa ceinture, même lorsqu’il travaille dans la cour de sa ferme. Surtout, il raconte son histoire pour sensibiliser ses collègues, jeunes ou moins jeunes, à l’importance d’un geste qui lui a probablement sauvé la vie.

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