Reportage
À Bagnes (VS), on planche sur le réseau d’irrigation de demain

Face aux changements climatiques et à l’inévitable partage de la ressource hydrique à venir, la société chargée de la gestion de l’eau dans la vallée valaisanne élabore un plan directeur intégrant tous ses usagers.

À Bagnes (VS), on planche sur le réseau d’irrigation de demain

Comme la totalité de ses collègues paysans du val de Bagnes, Pierre-Émile Michellod n’imagine pas se passer d’irrigation sur ses 20 hectares intégralement dévolus au fourrage de ses hérens, de ses moutons et de ses chèvres. Chaque parcelle dispose ainsi d’une canne, parfois de deux ou trois, prêtes à dispenser leur or bleu. «Sur certains terrains, il faut arroser deux fois après les foins, puis encore une fois après les regains, et surtout ne pas manquer le coche pour faire redémarrer la plante», relève le jeune agriculteur.

Un réseau cinquantenaire
De fait, le succès historique de la production laitière bagnarde est intimement lié au réseau d’irrigation mis en place il y a un demi-siècle. 2200 cannes au total, dont les conduites sont aujourd’hui largement vétustes. Ce qui entraîne de fréquentes interventions du groupe Altis, chargé de la distribution de l’eau dans la vallée. Inévitable, la réfection complète de l’ensemble est estimée à 20 à 25 millions de francs; mais la fusion des communes de Bagnes et Vollèges, qui prendra effet le 1er janvier 2021, a incité les responsables à entamer une réflexion plus globale et à voir plus grand.

Car la disponibilité de l’eau, dans cette vallée verdoyante dont elle a contribué à bâtir la prospérité tant agricole que touristique, va diminuer à coup sûr dans les décennies à venir. De nouvelles périodes de stress hydrique et de nouveaux pics de demande apparaissent, en fin d’été et durant l’hiver. Il va donc falloir se montrer innovant pour tenir compte des besoins des ménages (2 millions de m3/an), de ceux de l’enneigement artificiel (200000m3) et du plus gros consommateur local, l’agriculture et ses 20 millions de m3. «Toutes les infrastructures existantes ont été conçues pour répondre à la demande. À l’avenir, il va falloir adapter celle-ci à l’offre», résume Stéphane Storelli, directeur de l’innovation chez Altis.

Dès 2018, un processus de «laboratoire à ciel ouvert» (une mise à plat des besoins et des pratiques de chacun) a été lancé par la société, en collaboration avec la Haute École d’ingénierie du Valais (HES-SO). Une enquête menée ce printemps auprès des agriculteurs bagnards a mis en lumière le caractère irremplaçable du réseau, mais aussi l’hétérogénéité des pratiques de ceux-ci au moment d’ouvrir le robinet. «Et globalement, on a constaté l’absence de données affinées sur l’irrigation: quels volumes, quelle fréquence pour quelle parcelle? synthétise Joëlle Mastelic, qui a piloté l’enquête au sein de la HES-SO. Or ce sont autant d’informations qui seront à même d’améliorer les performances du réseau à l’avenir et de rationaliser l’usage de l’eau.»

Priorité aux retenues
Dans la perspective du partage de la ressource à venir, Altis s’est toutefois d’abord attaqué à deux points clés du réseau, les prises d’eau aux torrents et les retenues qui l’alimentent en altitude. «Il faudra peut-être déplacer les prises d’eau plus haut et aménager de nouvelles retenues collinaires dans lesquelles on va désormais systématiquement essayer d’intégrer de nouveaux usages, explique Alexandre Gillioz, responsable technique du plan directeur. La retenue de Moneyeu, sur les hauts de Bruson, devrait ainsi servir à la fois à l’irrigation, à l’enneigement artificiel, à l’alimentation des ménages et à la production hydroélectrique, peut-être même à favoriser l’environnement d’une façon ou d’une autre. L’avantage de la formule est qu’elle permet de répartir les coûts des travaux entre les utilisateurs.»

En mars 2021, grâce à un projet mis en œuvre dans le cadre du programme-pilote «Adaptation aux changements climatiques» soutenu par la Confédération, les grandes lignes du plan directeur devraient être établies. «On aura défini ses aspects techniques: combien de retenues à ajouter, quels sous-réseaux à relier entre eux… On saura ce qui est urgent et ce qui peut être planifié à long terme, au-delà de l’horizon 2050», explique Alexandre Gillioz.

L’étape suivante consistera vraisemblablement à équiper les cannes et les sols irrigués de capteurs, afin d’affiner les données sur leur usage, et de permettre aux paysans d’arroser en ménageant au mieux la ressource hydrique. «Les capteurs au sol existants ne sont pas adaptables comme tels à nos petites parcelles abruptes et très morcelées, souligne Alexandre Gillioz. On vise leur intégration d’ici cinq à dix ans.»

Une chose est certaine: le nouveau réseau devra permettre d’économiser non seulement le précieux liquide, mais également les forces des agriculteurs. Car même précieux pour la production herbagère bagnarde, l’arrosage n’en reste pas moins une corvée, l’état des conduites sollicitées quasiment en continu de mai à octobre n’arrangeant pas les choses.

Texte(s): Blaise Guignard
Photo(s): Sedrik Nemeth

Une tâche pénible

«Mon père se levait la nuit pour aller arroser et déplacer ses tuyaux toutes les quatre heures, témoigne Julien Terretaz, qui exploite 20 hectares d’herbages à Sembrancher. Moi, je fais des rotations de six heures. Le réseau est un atout irremplaçable, mais il montre des signes de faiblesse. En période de sécheresse comme on en a connu ces trois dernières années, l’eau n’arrive parfois pas aux cannes situées en bout de parcours… On doit alors déplacer les tuyaux à peine installés, pour éviter les dégâts dus à un faible écoulement et arroser les parcelles voisines, qui en ont aussi un urgent besoin. L’herbe n’attend pas! Et si on n’arrose pas, on peut renoncer à une seconde coupe.»