Qui veut la peau du chamois?

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Qui veut la peau du chamois?

La Suisse s’inquiète de la diminution des effectifs de chamois. Mais lorsqu’il s’agit de désigner un coupable, les avis divergent. Tour d’horizon des facteurs qui peuvent expliquer cette situation inédite.

Qui veut la peau du chamois?

Demain, une Suisse sans chamois? On entend régulièrement cette inquiétude énoncée par divers milieux, celui de la chasse en tête. Il faut dire que les chiffres ont de quoi inquiéter: selon la dernière statistique fédérale de la chasse, le nombre de chamois tirés a chuté en vingt ans, passant de 17’695 en 1995 à 11’649 en 2015. Devant cette réduction des effectifs, les théories vont bon train. Les uns accusent les grands prédateurs, les autres pointent du doigt des chasseurs trop gourmands. Mais qui est coupable?

Prendre du recul avec les chiffres
Dans ce contexte, le débat sur la diminution des effectifs de chamois devient vite émotionnel. Pour rester objectif, il faut relativiser les chiffres: d’abord, la statistique sur la chasse reflète le nombre de chamois abattus, et pas celui des animaux vivants. Ensuite, tous les spécialistes assurent qu’une baisse des populations ne saurait s’expliquer par un facteur unique, mais bien par une conjonction de conditions défavorables. Enfin, le fait de compter moins de chamois ne veut pas forcément dire qu’ils sont plus rares. Peut-être sont-ils seulement plus discrets.
À l’échelle suisse, la diminution globale des effectifs de chamois n’est contestée par personne. En revanche, elle varie d’une région à l’autre: en Valais, les chasseurs tirent toujours 2500 à 3000 individus par an sans constater de variation significative. Dans le canton de Fribourg, les comptages sont stables depuis dix ans. Il n’en va pas de même dans celui de Vaud: «On a constaté une nette réduction des effectifs dans les districts francs ces quinze dernières années», note Frédéric Hofmann, chef de la section Chasse, pêche et surveillance de la Direction générale de l’environnement.

Nombreux coupables en cause
Plusieurs motifs sont évoqués pour expliquer cette courbe descendante: le lynx, d’abord, souvent cloué au pilori par les chasseurs. Les spécialistes nuancent cet avis. «Il mange principalement des chevreuils, modère Frédéric Hofmann. Le chamois représente certes 60% de son régime alimentaire dans les Alpes centrales, mais seulement 20% dans le Jura.» «Dans une certaine mesure, la prédation est bénéfique sur le long terme, ajoute le biologiste valaisan François Biollaz. Car le lynx s’attaque aux animaux les plus faibles.» Du côté du KORA, centre de compétence suisse sur les grands prédateurs, les spécialistes mènent un projet de recherche pour déterminer l’impact du lynx sur le chamois. «Ce qui est certain, c’est que le nombre de chamois chassés recule aussi dans des régions où ce prédateur n’est pas présent», fait remarquer Kristina Vogt, biologiste au KORA.
Deuxième cause possible, le dérangement lié aux activités humaines: «Les gens sont de plus en plus nombreux en montagne, note François Biollaz. En augmentant leur stress, nous mettons en péril la capacité de survie et de reproduction des animaux.» Ces dérangements ont aussi des conséquences sur le comportement des chamois: «Ils deviennent plus méfiants, relève le chasseur gruérien Michel Mooser. En les observant, on voit qu’ils sont nerveux. Peut-être est-ce aussi pour s’adapter à la prédation que les grandes hardes se changent en petits groupes plus discrets.»
On peut encore citer les chasseurs qui, par endroits, ne sont pas étrangers à la situation délicate du chamois: «Autrefois, dans le canton de Vaud, la pression de la chasse était très élevée, reconnaît Frédéric Hofmann. Depuis 2008, nous avons cessé de le tirer dans les districts francs et avons établi des quotas pour préserver les reproducteurs.» Au chapitre des causes potentielles, il faut encore ajouter les maladies, dont la kérato-conjonctivite due à la proximité avec les troupeaux de moutons, et le réchauffement climatique qui a des conséquences sur la végétation.

Le cerf dans le collimateur
Une nouvelle hypothèse se fait jour: et si le coupable, c’était le cerf? Il faut dire que le nombre de cerfs rouges en Suisse ne cesse de grimper, passant de 23’000 animaux en 2000 à 33’000 aujourd’hui, malgré des plans de tir visant à juguler son essor. Repoussé vers les forêts par l’activité humaine, le chamois, avec son rythme de reproduction très lent – un seul jeune par année, dont un sur deux ne survit pas à l’hiver –, ne rivalise pas avec un cerf qui se nourrit dans les mêmes forêts et se reproduit plus vite.
Pour François Biollaz, la concurrence ne fait aucun doute: «C’est probablement une des principales causes de déclin du chamois dans certaines régions, assure le biologiste. On ne parle pas de confrontation directe, mais de compétition pour occuper les meilleures places de pâture. Une étude italienne prouve ce lien de cause à effet.» Pour l’heure, cette hypothèse ne fait pas l’unanimité en Suisse. Les spécialistes attendent les résultats d’une étude menée par l’Université de Berne: «Cela fait cinq ans que nous analysons la fluctuation des ongulés de manière mathématique, explique François Biollaz. Nous serons bientôt en mesure de dégager des tendances.» D’ici là, pas de panique: les mesures de protection et les plans de chasse commencent à porter leurs fruits, et les derniers hivers, plutôt doux, ont profité aux ongulés. «La courbe des effectifs s’inverse dans certains secteurs, se réjouit Frédéric Hofmann. Elle repart enfin vers le haut!»

Texte(s): Clément Grandjean
Photo(s): DR/ infog. Pascal Erard

Questions à... Reinhard Schnidrig

Pour le chef dReinhard Schnidrige la section Faune sauvage et biodiversité en forêt à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), Reinhard Schnidrig :«La diminution de chamois est claire»

La situation du chamois est-elle préoccupante?
On parle d’une diminution de 35% des animaux tirés depuis vingt ans. La courbe va clairement vers le bas. Mais il faut rester réaliste: l’espèce se porte bien, il y a des chamois dans toutes les régions du pays.

On accuse souvent le lynx…
Il se répand en Suisse depuis trente ans, et c’est plutôt une bonne nouvelle. La prédation n’est qu’une cause du déclin du chamois parmi d’autres. Des plans de chasse mal adaptés causent bien plus de dégâts que le grand félin.

L’OFEV a-t-il mis sur pied un plan d’action pour favoriser le chamois?
Non, mais nous organisons des ateliers avec les cantons. Nous les aidons à améliorer leur planification de la chasse, selon un concept établi avec la société Chasse Suisse. Par ailleurs, nous nous efforçons de mettre en place des zones de tranquillité pour la faune. Elles sont indispensables à de nombreuses espèces.

Chamois et cerfs chassés en Suisse

Infographie du nombre de chamois
Statistique du nombre de chamois et de cerfs tirés par les chasseurs entre 1995 et 2015.