Malgré la concurrence étrangère, les selliers tirent leur aiguille du jeu

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Malgré la concurrence étrangère, les selliers tirent leur aiguille du jeu

Aujourd’hui, le marché suisse est inondé de matériel équestre importé, souvent à bas prix. Comment les selliers suisses résistent-ils à cette concurrence? Éclairage sur un métier qui a su se renouveler.

Malgré la concurrence étrangère, les selliers tirent leur aiguille du jeu

Des brides pour quelques dizaines de francs, des selles à moins de 500 francs: désormais, on trouve sur les étals romands et en ligne du matériel d’équitation à des prix imbattables. À ce tarif-là, impossible pour les selliers suisses de rivaliser, notamment à cause du coût de la main-d’oeuvre et du prix des matières premières. Pourtant, plusieurs artisans romands ont choisi de poursuivre cette activité traditionnelle, malgré cette féroce concurrence. Et ils s’en sortent plutôt bien. La proximité, le contact direct
avec un professionnel et le service après vente sont autant d’atouts qui jouent en leur faveur, tout comme la qualité de leurs produits. Pour s’imposer dans un marché saturé de produits équestres, la quinzaine de selliers romands en activité ont tous choisi de se spécialiser dans des domaines particuliers: voltige, attelage, équitation western, briderie ou selles classiques. «Nous devons nous différencier en proposant des produits uniques, qui ont une forte valeur ajoutée, souligne Patricia Rochat, sellière à Boussens (VD). Par contre, du matériel standard, comme une bride classique, a un coût de production si élevé qu’il est invendable.» Le succès est au rendez-vous, certains des produits fabriqués par les selliers suisses s’exportent même, à l’image des surfaix de voltige d’Olivier Curty, de Grolley (FR), et des selles western du Bernois Yves Hirschy, des Reussilles.

Confort et sécurité priment
Un des secteurs où les selliers romands sont très actifs est la fabrication de selles, classiques ou western. Car si acheter une selle dans la grande distribution pour un prix dix fois moins cher est particulièrement tentant, les déconvenues ne sont pas rares. «Notre force est de proposer des selles sur mesure, qui sont parfaitement adaptées à la morphologie du cheval, explique Daniel Hess, sellier à Montfaucon (JU). On évite ainsi les points de pression et les douleurs dorsales que peut causer une selle inadéquate.» L’aspect de la sécurité joue également un rôle important dans un sport qui peut virer au drame si une pièce de harnachement casse en plein effort. «Pouvoir compter sur la solidité de son matériel est essentiel pour ma clientèle, qui est composée notamment de compétiteurs et de professionnels qui débourrent de nombreux chevaux, observe le sellier jurassien. Un autre point qui joue en faveur de nos produits est leur durée de vie. Un mauvais cuir du commerce présente bien, mais vieillit mal.»

Des objets de luxe
Pour résister à la concurrence, les selliers innovent constamment, afin de s’adapter aux besoins des cavaliers, voire en les anticipant. Daniel Hess a ainsi été un des premiers sellier à proposer un harnais d’attelage en matière synthétique, qui s’est désormais imposé face au cuir, grâce à son prix attractif.
Mais outre l’aspect fonctionnel, nombre de cavaliers recherchent un objet unique, qu’ils peuvent personnaliser à souhait. Les selliers se transforment alors en véritables orfèvres, transforment un équipement standard en oeuvre d’art, en jouant sur le choix des matériaux et les finitions. Rien ne remplaçant l’oeil et les connaissances de l’artisan, cette profession semble donc promise à un bel avenir. Et les quelques jeunes qui ont ouvert dernièrement un atelier sont là pour le prouver. «La Suisse a réussi à conserver son savoir-faire artisanal, contrairement à d’autres pays, se réjouit Patricia Rochat. Je suis fière que nous n’ayons pas suivi l’exemple de la Belgique, une nation pourtant très cavalière, où notre métier est devenu exotique. Là-bas, toute la production a été délocalisée à l’étranger pour économiser sur la main-d’oeuvre.»

Texte(s): Véronique Curchod
Photo(s): Nicolas de Neve

Les selleries en Suisse romande, ce sont:

• Une quinzaine de professionnels actifs dans la création de matériel équestre.
3 ans d’apprentissage, avec la possibilité de se spécialiser dans d’autres secteurs: maroquinerie et automobile.
2 à 4 apprentis par année en option équestre, un chiffre stable ces dernières années.
65 heures de travail au minimum pour fabriquer une selle western, mais beaucoup plus selon les décorations apportées, comme le tressage et le martelage.
30 heures de travail pour une selle anglaise.
5500 francs au minimum pour une selle western élaborée par un artisan suisse, ce prix pouvant dépasser les 10 000 francs suivant le travail de décoration.

Un métier en profonde mutation

Jusque dans les années 1950, le cheval avait une importance telle dans la vie quotidienne que presque chaque bourg comptait au moins un sellier. «À cette époque, il étaient quinze installés à Morges, relève la professionnelle Patricia Rochat. Certains d’entre eux se déplaçaient de ferme en ferme pour effectuer des réparations.» De la fin de l’utilisation des chevaux dans l’agriculture au développement de l’équitation de loisir, l’armée va jouer un rôle important dans le maintien de ce savoir-faire, grâce à ses besoins en matériel de sellerie. Aujourd’hui, une quinzaine de professionnels sont encore actifs en Suisse romande dans le domaine équestre. Ce métier de tradition est en pleine évolution. Pour faire face aux attentes de la clientèle, les selliers doivent acquérir des connaissances de plus en plus pointues en anatomie et en biomécanique. Ils travaillent souvent en collaboration avec les vétérinaires et les ostéopathes, afin de répondre au mieux aux besoins de chaque cheval.