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«Il est réducteur de diaboliser la privatisation de l’eau potable»

Pourquoi le thème de la privatisation de l’eau est-il si brûlant?
➤ Cela tient principalement au fait que lorsqu’on parle de privatiser l’eau, beaucoup d’entre nous pensent à la ressource. C’est-à-dire au liquide qui coule lorsque nous ouvrons le robinet. Privatiser l’eau potable signifie dans la plupart des cas que l’Etat qui en est propriétaire confie à une entreprise privée la responsabilité de son adduction et de son assainissement. Le prix de ces services est ensuite reporté sur la facture du consommateur. La privatisation ne consiste donc pas seulement à vendre directement la ressource, bien que de telles pratiques existent pour l’eau d’irrigation dans des pays comme le Chili, les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie.
Dans quel contexte ont démarré les premiers chantiers de privatisation en Europe?
➤ A partir des années 1980, l’Union européenne a promulgué plusieurs directives sur l’eau, visant à prévenir et à réduire la pollution, à promouvoir son utilisation durable, à améliorer l’état des écosystèmes et à protéger l’environnement. Le coût des mesures à prendre pour s’adapter aux nouvelles normes se chiffrant en milliards, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont fait pression pour que les pays membres de l’Union européenne privatisent la gestion de l’eau. A la fin des années 1980, la France a été le premier pays à faire le pas, suivie par l’Angleterre et par l’Allemagne. Grâce à un cadre juridique et institutionnel très favorable, les multinationales françaises Veolia et Suez se sont d’entrée imposées sur ce marché.
Comment s’est passée la transition entre l’Etat et les entreprises privées?
➤ L’Allemagne a été le premier pays à subir la loi d’un grand groupe, en l’occurrence Veolia. Les contrats ont été si bien négociés par les Français que les Allemands ont payé très cher cette privatisation pendant de nombreuses années. A la suite d’une vague de manifestations populaires de grande ampleur, la gestion de l’eau à Berlin est redevenue publique en 2010. La ville de Paris avait lancé le mouvement deux ans plus tôt, en décidant de remunicipaliser l’eau suite à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche. Il est également arrivé plusieurs fois que les multinationales elles-mêmes se retirent d’un marché, car elles ne faisaient pas suffisamment de bénéfices. De manière générale, le mouvement de privatisation est aujourd’hui en recul partout en Europe.
Il n’empêche que dans de nombreux cas, la privatisation a entraîné une explosion de la facture envoyée au consommateur…
➤ On doit regarder au-delà des chiffres. De nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) dénoncent la privatisation de l’eau dans certains pays émergents. Mais il ne faut pas oublier de regarder la situation de départ. Prenons l’exemple de Manille, aux Philippines, fréquemment cité par ceux qui ont fait de la privatisation de l’eau leur cheval de bataille. Les infrastructures de la ville étaient dans un état épouvantable, générant des problèmes d’hygiène et des pertes d’eau colossales. Une grande partie de la population n’avait qu’un accès limité à l’eau. Le prix que l’Etat faisait payer à ses citoyens ne permettait pas d’investir dans les infrastructures. La privatisation du réseau a considérablement amélioré cette situation. Que cela ait un prix me semble tout à fait normal.
Dans certains pays, comme l’Afrique du Sud, la privatisation a tout de même conduit indirectement à des situations de pénurie d’eau pour une partie de la population, voire à une aggravation des conditions sanitaires, on ne peut pas le nier!
➤ Je ne défends pas les multinationales, mais il ne faut pas systématiquement les stigmatiser. Des abus ont effectivement eu lieu dans de nombreux pays. Mais la responsabilité en incombe aux gouvernements qui se sont déchargés de leurs responsabilités. Il appartient à chaque Etat de veiller au bien-être de la population en négociant des contrats garantissant à chacun l’accès à l’eau à un prix juste, tout en fixant les limites d’un bénéfice acceptable aux entreprises privées.
Qu’en est-il de la Suisse? Avec ses lacs, ses glaciers et ses nappes souterraines, notre pays représente-t-il un marché attractif pour les entreprises étrangères?
➤ Le marché de l’eau est extrêmement fragmenté en Suisse avec près de 3000 distributeurs, placés pour la plupart sous le contrôle des communes. Il est par conséquent très difficile pour des multinationales d’en conquérir des parts importantes. En revanche, elles sont présentes sur d’autres créneaux. Les grandes industries pharmaceutiques sont demandeuses de systèmes de purification de l’eau extrêmement sophistiqués. C’est sur ce marché que les multinationales comme Veolia sont déjà présentes et se profileront à l’avenir. Ces demandes très spécifiques ne peuvent pas être satisfaites par l’Etat, qui ne dispose pas des moyens ni des technologies nécessaires. Idem pour l’épuration et l’assainissement industriels, deux autres activités importantes des grandes sociétés. Les rejets de l’activité agricole et industrielle contaminent toujours plus l’eau des rivières et des lacs. A l’avenir, l’Etat ne disposera pas forcément des technologies pour la rendre potable. Mais s’il le voulait, il pourrait les acquérir, notamment en finançant davantage la recherche.
Dans quel état sont nos infrastructures? L’Etat pourra-t-il assumer seul leur rénovation ou sera-t-il obligé d’ouvrir la porte aux capitaux étrangers?
➤ La qualité de l’eau dépend de nombreux paramètres, dont celui de la pression exercée dans les canalisations. Or, plus cette pression est forte et plus les fuites sont importantes. Si nous avons une eau d’excellente qualité en Suisse, nous en perdons aussi beaucoup. Pour le moment, nous ne sommes pas en situation de pénurie et nous pouvons nous accommoder de ces pertes. Mais un jour, il faudra investir dans la rénovation des 50 000 kilomètres de conduites qui permettent d’acheminer l’eau dans tout le pays.
Malheureusement, le mandat des élus n’excède pas quelques années et très peu ont envie de se battre pour dégager un financement public, qui ne sera amorti que sur trente ou sur quarante ans. S’il veut éviter la privatisation, l’Etat doit chercher des solutions pour acquérir les fonds nécessaires à la rénovation des infrastructures dans d’autres secteurs. Par exemple en imposant les grandes entreprises consommatrices d’eau.
Propos recueillis par Alexander Zelenka
Terre&Nature, le 22 mars 2012










