Des espèces rarissimes à protéger
Alexander Zelenka
Plusieurs espèces de plantes et d’insectes ne se rencontrent qu’en Suisse. Portrait de ces raretés, souvent menacées, qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde.
Vous n’avez jamais entendu parler de Trocchulus piccardi ? Ni de Gelyella monardi? Ces espèces aux noms un tantinet barbares sont pourtant les fleurons d’un patrimoine naturel unique, puisqu’elles ne vivent qu’à l’intérieur de nos frontières. Un trésor typiquement helvétique, qui mériterait d’être davantage célébré. A l’instar de nos banques, de notre chocolat ou encore de nos industries horlogères.
Habitants secrets des Alpes
Si aucun mammifère n’est endémique en Suisse, c’est chez les insectes et les plantes qu’il faut chercher ces raretés 100% suisses. Un exemple? «On trouve des populations de criquets des clairières dans le massif calcaire des Churfirsten, près de Saint-Gall, à une altitude comprise entre 1500 et 2500 mètres d’altitude», explique Adrien Zeender, responsable des réserves naturelles chez Pro Natura. Au vu de son aire de distribution extrêmement limitée, Podismopsis keisti – comme l’appellent généralement les scientifiques –, est classé comme étant en danger sur la liste rouge des orthoptères de Suisse élaborée en 2007.
Le criquet n’est pas le seul à avoir trouvé refuge au-dessus de l’étage nival. Les Alpes abritent également plusieurs plantes endémiques. Parmi celles-ci, on peut citer Draba ladina, Pulmonaria helvetica ou encore Artemisia nivalis. Cette dernière, pouvant atteindre une hauteur de 15 cm, est parfois appelée génépi des neiges. Elle croît sur des sols de schiste ainsi que dans des fentes de rochers difficilement accessibles de la vallée de la Matte, près de Zermatt (VS). A l’abri sur ces perchoirs naturels, Artemisia nivalis est toutefois à la merci du piétinement dans plusieurs zones voisines, où l’affluence touristique est plus forte. Décrite comme stable voire en léger recul, elle n’en est pas moins considérée, elle aussi, comme étant menacée.
Une star dans nos sous-sols
Bien qu’à peine visible à l’œil nu, l’espèce endémique la plus étonnante est sans doute Gelyella monardi. Un microcrustacé de 0,3 mm répertorié à ce jour dans une seule région karstique du Jura neuchâtelois. «D’après les connaissances actuelles, il s’agit peut-être de l’espèce animale de Suisse la plus digne de protection au niveau international», s’enthousiasme Pascal Moeschler, conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève, qui consacre une vitrine à l’histoire passionnante de ce discret habitant des sous-sols.
Ce «fossile vivant» est apparu dans les profondeurs de la région de Neuchâtel il y a 20 millions d’années. Il a ensuite réussi à s’adapter miraculeusement au retrait de la mer qui recouvrait alors une partie de l’Europe en trouvant de quoi subsister dans les eaux douces souterraines. «Cette population unique au monde pourrait être menacée par une atteinte à l’équilibre hydraulique dans la région, avertit Pascal Moeschler. Heureusement, Neuchâtel a pris conscience de la valeur de cet animal et en assurera la surveillance. Gelyella monardi figure depuis 2000 dans l’Agenda 21 de la ville pour le développement durable.»
Responsabilité internationale
Mais comme le souligne Adrien Zeender, il n’est pas forcément nécessaire que des espèces soient endémiques pour qu’une nation ait des responsabilités particulières à leur égard: «Les particularités génétiques de certaines populations doivent également être prises en compte. Prenons l’exemple des harles bièvres. Si la majorité de l’espèce est migratrice, une des souches qui peuple les Alpes est sédentaire. Classés sur les listes rouges comme vulnérables, les harles ne sont pas hautement menacés. La diversité génétique de leur population alpine n’en constitue pas moins un trésor digne d’être préservé.»
(Article paru dans l'édition du 7 janvier 2010)



















