L'ours en Suisse, au temps de sa chasse
Alexandre Scheurer
En cette année 2005, l'ours fait son retour en Suisse, là même où il avait tiré sa révérence, il y a moins d'un siècle. Mais n'oublions pas pour autant que le Jura et les Alpes romandes ont aussi abrité le plantigrade et conservent la mémoire de cette présence velue. Rappel des faits
Contrairement au loup, jadis haï et craint, l'ours possède une image ambivalente: fort et intelligent, il était admiré et respecté. Pourtant, ses dégâts parfois importants envers le bétail ont aussi poussé nos aïeux à le traquer sans pitié. Car, malgré son régime alimentaire surtout végétarien sous nos latitudes, le plantigrade comble ses besoins en protéines avec de la viande. Ses dégâts paraissent toutefois avoir été moindres que ceux du loup. Mais les goûts végétariens de l'ours le poussaient aussi à prélever des fruits dans les vergers ou à dévaster les champs de céréales.
Sport périlleux
La chasse à l'ours était un sport périlleux pour qui la pratiquait à l'épieu (surtout jusqu'au XVIe siècle), lors de battues avec chiens et rabatteurs. En Valais, celles-ci étaient notamment le fait des seigneurs savoyards, qui exerçaient ce droit dans le Bas-Valais sujet, ou de communautés villageoises mobilisées suite à d'importants dégâts. Même la décharge d'une arquebuse, puis celle d'un fusil à silex dès le XVIIe siècle, n'était pas toujours assez puissante et précise pour éviter aux chasseurs le baroud d'honneur d'un plantigrade blessé!
De plus, par temps humide, l'arme à un coup faisait parfois long feu ou ne fonctionnait pas. Enfin, le chargement par la bouche était lent... Rappelons que les armes modernes munies de culasse n'apparaissent qu'au début du XIXe siècle et sont alors coûteuses et peu répandues. Ainsi, plusieurs des derniers ours valaisans, après avoir été blessés par de vieux fusils à silex, ont succombé aux coups de fourche et d'outils divers des villageois. En Suisse, malgré la lente évolution des armes à feu, les attaques sur l'homme, impliquant des bêtes blessées, restent rares (six connues, dont deux fatales en Valais). Plusieurs témoignages démontrent qu'une cohabitation «pacifique» était plutôt la règle.
On attrapait aussi la bête à l'aide de pièges à mâchoire, d'assommoirs ou de fosses. Les environs de Dorénaz et de Saint-Gingolph (VS) abritent encore des vestiges de ces dernières.
Bon à tout faire
Dans des documents provenant de toute la Romandie, jusqu'à la Révolution française les sujets s'engagent à livrer aux seigneurs diverses parties des ours tués: épaules, cuisses, pattes, peau ou boyaux. D'ailleurs, plusieurs cas de fraude ou de litige sont connus. En effet, outre la valeur alimentaire du plantigrade, sa fourrure servait à confectionner manteaux, manchons et autres «tapis». Sa graisse prévenait prétendument la calvitie, mais, surtout, l'huile qu'on en tirait «soignait» les rhumatismes. Car nos aïeux raisonnaient par analogie: pour eux, un animal fouisseur vivant de longs mois dans l'humidité du sol, durant l'hibernation, possédait des défenses naturelles contre les rhumatismes. Sa graisse incarnait au mieux cette idée! (23 août 2005)



















