L’île aux oiseaux
Alexandre Scheurer
Si l’on excepte celles de Peilz et de
Rolle, le Léman est plutôt pauvre en îles.
Qui donc aurait imaginé, qu’en 2002, une nouvelle
île sortirait de ses eaux à l’embouchure de La Venoge,
à Préverenges? Depuis, elle est squattée par un petit monde ailé aux représentants parfois rarissimes
Préverenges (VD), entre Lausanne et Morges, dispose d’une des plus belles parties du littoral du Léman. Au printemps, ses rives naturelles sont propices à une balade romantique, à l’ombre des peupliers, sur le sable fin ou l’herbe tendre. Mais elles possèdent aussi un intérêt ornithologique. Car elles fournissent un lieu d’escale privilégié aux oiseaux migrateurs: petits échassiers, appelés limicoles, qui passent leur vie entre le Grand-Nord, où ils nichent, et l’Afrique, où ils hivernent; mouettes, goélands, sternes (hirondelles de mer) et guifettes; canards, etc.
Rivage encore naturel
Le lieu avait déjà attiré l’attention des pionniers de l’ornithologie vaudoise. Ainsi, en 1943, Charles Chessex le décrit comme un «paradis ornithologique». C’est sa situation géographique qui lui vaut une telle fréquentation. Un coup d’œil sur une carte l’explique. Au printemps, le site forme un coude tout au nord du Léman, propice à l’escale des migrateurs en provenance du Sud. Comme ces oiseaux font généralement halte à l’extrémité des plans d’eau qu’ils rencontrent, ils viennent naturellement y buter.
En outre, Préverenges a l’avantage de conserver un rivage naturel sur près de deux kilomètres, alors que la plus grande partie des rives lémaniques ont été bétonnées ou enrochées. Enfin, des eaux peu profondes assurent la présence de plages exondées favorables aux limicoles durant la baisse artificielle du niveau du lac au printemps.
D’importance nationale
Cette richesse a motivé les membres du Groupe des jeunes du Cercle ornithologique de Lausanne (COL) d’entreprendre quelque chose. Chaque printemps depuis 1984, de début mars à fin mai, ils réalisent un recensement quasi quotidien des oiseaux présents sur le site. Celui-ci a révélé que, sur les 33 espèces de limicoles régulièrement observées en Suisse, seules deux n’y ont jamais été vues. En outre, 21 espèces de mouettes, sternes, guifettes, goélands et labbes y ont été recensées, dont le goéland railleur qui n’avait jamais auparavant été vu en Suisse. Avec 250 espèces observées, Préverenges se place même parmi les 10 sites suisses enregistrant le plus d’oiseaux migrateurs!
Malgré ce bilan réjouissant, l’attractivité du site est limitée par l’absence de zones exondées en été et en automne. D’autre part, la fréquentation humaine ne cesse d’augmenter: sur la commune de Saint-Sulpice, la plage située en rive gauche de l’embouchure de la Venoge est fort prisée des nudistes; sur celle située en rive droite, qui est la préférée des oiseaux, de nombreux chiens divaguent dans les eaux peu profondes, empêchant les limicoles de se reposer durant leur escale, après plusieurs centaines de kilomètres de vol ininterrompu. Promeneurs, baigneurs, motards et cavaliers fréquentent abondamment le site.
Face à ce constat, le COL entreprend, dans un premier temps, de sensibiliser les promeneurs, notamment les propriétaires de chiens, à l’aide de panneaux disposés sur le secteur favori des limicoles. En 1995, la Municipalité de Préverenges décide de mettre en valeur la richesse exceptionnelle du site. Elle commande alors au COL deux panneaux didactiques à l’intention du public, représentant les principaux oiseaux migrateurs visibles sur le site. Ils sont posés en 1996. Dans ce contexte, une ancienne idée un peu folle, émise pour la première fois en 1986 par les ornithologues Lionel Maumary et Hubert Duperrex, refait surface: si l’on construisait une île pour les oiseaux migrateurs? Mais cette fois, elle prend la forme d’un projet concret. Lionel Maumary, Laurent Vallotton et Michel Baudraz en sont les instigateurs. Avec l’appui de la commune, les travaux débutent à l’automne 2001 sous la direction du COL et de Pro Natura Vaud, pour s’achever en juillet 2002.
Séjour plus long
A 100 m du rivage, un enrochement arqué, long de 200 m, voit le jour afin de stabiliser un banc de sable déposé à l’abri des vagues. Des reposoirs à mouettes, goélands et sternes sont disposés dans le voisinage. Dans le secteur le plus sensible, une restriction d’accès à la plage entre en vigueur. Limitée à 200 m, elle n’entrave guère la liberté des promeneurs, la plage de Préverenges s’étalant sur 2 km, et celle contiguë de Saint-Sulpice couvrant 1,5 km.
Grâce à ces aménagements, le séjour des oiseaux qui, auparavant, ne s’attardaient pas faute d’espace, de nourriture et de sécurité s’étend désormais à toute l’année. En outre, le nombre de migrateurs faisant escale a augmenté. De nouvelles espèces ont été observées, dont le pluvier fauve, un égaré sibérien qui n’avait jamais été vu auparavant en Suisse! (21 mai 2004)



















