Nature
Vallon des Alpes vaudoises, en fin d'après-midi, le moment où la plupart des bêtes de montagne reprennent leurs activités. © Alexandre Scheurer

Symphonie en vert majeur

Alexandre Scheurer


Voici notre deuxième éclairage sur l'alpe au fil des saisons, placé sous un triple signe: lumière, chaleur et verdure. Il va nous conduire, à travers les sous-bois ombragés, jusqu'aux sommets brûlés par le soleil, en passant par les derniers névés

Dans la hêtraie mêlée d'épicéas, le feuillage entretient une agréable pénombre par une température proche de 30 degrés. Le calme est revenu après l'effervescence printanière, ses chants d'oiseaux et ses tambourinements de pics. Car une fois les parades finies, l'heure est à l'élevage et au nourrissage des couvées. D'où l'adoption d'une conduite discrète, permettant aux oisillons d'échapper à l'attention des prédateurs forestiers tels la martre, l'épervier, l'autour ou certains rapaces nocturnes.
Quelque 1000 mètres plus haut, au-dessus des derniers conifères, les gazons fleuris disputent les pentes aux éboulis et aux névés, de jour en jour – et d’année en année – plus exigus. Dans l’air brouillé par la chaleur, seul un faucon crécerelle vole sur place, tel un mirage. Là aussi, l’heure est à la discrétion. D’autant plus qu’en terrain découvert les proies potentielles se savent vulnérables face au renard, à l’hermine ou à l’aigle.

Animaux et chaleur

Même si les bêtes de montagne affrontent en hiver un froid extrême, elles n’apprécient pas pour autant les fortes chaleurs. C’est pourquoi la nature les a dotées d’une tenue estivale allégée: un pelage ras pour les mammifères et un plumage moins fourni pour beaucoup d’oiseaux.
Ainsi, par beau temps, entre le milieu de la matinée et la fin de l’après-midi, le randonneur a peu de chance d’observer des mammifères. Seule la marmotte se montre volontiers en plein soleil durant la journée. Dans une moindre mesure, le chevreuil conserve aussi une certaine activité diurne, notamment lors du rut (mi-juillet-août).
Quant au cerf, il passe la journée à l’abri, dans les bois profonds ou sur les gazons alpins entrecoupés de barres rocheuses et de névés, parfois jusqu’à plus de 2500 mètres. En principe, le cervidé ne se risque à découvert, pour se nourrir, qu’au crépuscule ou durant la nuit.

L’eau du Rhône

Chamois et bouquetins suivent également un ordre du jour dicté par la chaleur. Tôt le matin, ils pâturent en gagnant peu à peu de l’altitude. Puis ils consacrent les heures les plus chaudes de la journée au repos et à la rumination. En fin d’après-midi, voire au couchant, ces animaux sortent à nouveau au pâturage, s’alimentant jusque tard dans la soirée. En été, ils séjournent souvent très haut: jusqu’à plus de 2500 mètres pour le chamois, voire 3000 mètres pour le bouquetin. Toutefois, certaines populations de chamois vivent à l’année en dessous de 1000 mètres. Durant la canicule de l’été 2003, une femelle et son petit ont même été aperçus en plein midi. Ils étaient descendus boire l’eau du Rhône! Contrairement au bouquetin, capable de rester des heures en plein soleil, le chamois apprécie les lieux ombragés et le voisinage des derniers névés, qui lui procurent de la fraîcheur. Le lagopède alpin (ou perdrix des neiges) recherche aussi ces havres thermiques. Car ce gallinacé d’origine arctique commence à haleter dès que la température dépasse 16 degrés!

A l’heure de l’élevage

Si le printemps est la saison des mises bas, l’été est dédié à l’élevage des jeunes. Période délicate à cause des prédateurs, mais aussi parce qu’en montagne la mortalité des jeunes ongulés ou des oisillons devient importante lors d’étés frais et pluvieux.
En été, les femelles du bouquetin et du chamois se regroupent, formant séparément de grandes hardes avec leurs petits et jeunes dans leur deuxième année. Celles-ci peuvent compter plusieurs dizaines d’individus. Pour les chevreaux du chamois et les cabris du bouquetin, l’heure est aux folles cabrioles en bandes et aux séances d’allaitement.

Les oiseaux aussi

Durant la première quinzaine de juillet, les marmottons, boules de poils pataudes à la confiance désarmante, pointent pour la première fois leur museau au soleil. Mais attention, les prédateurs rôdent; les rongeurs saluent le passage du renard par des cris stridents répétés, alors que l’aigle fendant l’air ne suscite qu’un seul cri bref! Ainsi, les petits les moins vigilants risquent bien de ne pas voir la fin de l’été...
Pour les oiseaux, c’est aussi la période de l’élevage des jeunes. Les passereaux ont souvent deux couvées annuelles, à l’image du rouge-queue noir, un hôte typique des villages et mayens. Cet oiseau, dont le mâle chante depuis un toit ou un poteau de téléphone, niche notamment dans les vieilles bâtisses.
Le cincle (ou merle d’eau) et la bergeronnette des ruisseaux (lavandière), qui se nourrissent de larves et d’insectes aquatiques, nichent au bord des rivières à l’eau claire et rapide. Quant aux bois, ils abritent les couvées d’espèces discrètes: chouettes chevêchette et de Tengmalm, gallinacés tels la gélinotte, ou le tétras-lyre qui vit en lisière supérieure, bécasse des bois, insaisissable...
Enfin, les falaises situées entre 1300 et 1900 mètres accueillent la plupart des aires d’aigle. Si l’aiglon quitte le nid fin juillet ou début août, il demeure dépendant du nourrissage parental durant trois mois. (7 juillet 2005)

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