Nature
Dégel au bord d'un petit lac alpin du Chablais qui accueille une faune aquatique variée: tritons, crapauds, grenouilles et libellules. © Alexandre Scheurer

Renaissance au sommet

Alexandre Scheurer


Dans les bois encore figés, tout commence par un murmure à peine audible. La glace plissée par le premier redoux ne parvient plus à retenir le mouvement ni la rumeur de l'eau du torrent qui file. L'alpe a enfin décidé d'ôter son manteau hivernal. Premier épisode d'une série consacrée à la découverte de la montagne au gré des saisons

Même si la mauvaise saison venait encore à livrer une ou deux offensives, plus rien ne peut désormais stopper la marche en avant de la nature. Les chatons de noisetier puis de saule présentent leur pollen aux abeilles et aux premiers papillons, alors que les bourgeons enflent au bout des rameaux. Déjà, le terrain à peine déneigé montre, parmi les feuilles mortes, des taches de différentes couleurs: violettes pour l'hépatique ou les diverses... violettes; jaunes pour la primevère acaule; blanches pour l'anémone des bois. Ces belles précoces se hâtent de fleurir avant que la feuillaison ne plonge les sous-bois dans la pénombre. Simultanément, la nouvelle herbe fait sa percée.

De la disette à l'abondance

Cette explosion de verdure profite en premier lieu aux ongulés, qui se sont contentés durant l'hiver d'une herbe sèche et glacée, de branchages, d'écorces, d'aiguilles de conifères ou de lichens. C'est pourquoi le chevreuil est si actif au printemps, et qu'il sort des bois et des fourrés pour déguster le tendre herbage, même en plein jour. Le restant de l'année, il est davantage crépusculaire et préfère les essences ligneuses à feuilles caduques. Le cerf apprécie d'autant plus l'herbage printanier qu'il est lui nettement herbivore. Quant au sanglier, il pavoise devant les prairies grasses et verdoyantes truffées de vers et de nids de campagnols.
Pour fouler le tapis vert de certains fonds de vallées, même le bouquetin, habituellement rivé aux hautes cimes, n'hésite pas à gagner des altitudes plus basses. C'est également le cas du chamois, bien que certaines de ses populations fréquentent à l'année les bas coteaux accidentés.

Floraison spectaculaire

Au-dessus de la limite des forêts, le retrait de la neige annonce une floraison soudaine et spectaculaire: les pulsatilles du printemps et autres fleurs alpines font le bonheur du lagopède, également friand des chatons des saules nains. Près de cet oiseau affairé à sa cueillette miraculeuse, les marmottes ont pointé leur museau au soleil d'avril. Après cinq mois et demi à sept mois de sommeil, suivant l'enneigement du lieu, il est temps de sortir mais aussi d'évacuer hors du terrier les rongeurs qui n'auraient pas survécu à l'hibernation. Soulignons que la marmotte hiberne de façon continue, contrairement au blaireau qui voit simplement son activité réduite en hiver. La plupart des oiseaux, migrateurs ou non, donnent de la voix pour marquer leur territoire et y attirer une ou plusieurs femelles. L'allongement de la durée du jour éveille les sens des gallinacés sauvages dont les spectaculaires pariades ont surtout lieu en avril-mai. Mais attention, ces espèces sont très sensibles aux dérangements. Ainsi, dans les forêts tranquilles aux sous-bois riches, l'invisible gélinotte, une «poule» à la tenue de camouflage gris-brun, lance son chant: une strophe suraiguë et rythmée, inaudible pour l'homme au-delà de 100 m, et encore faut-il avoir l'ouïe fine!

Au temps des pariades

Plus haut, la limite supérieure des forêts et la lande alpine constituent le domaine de son cousin, le tétras-lyre ou petit coq de bruyère. Le mâle de cette espèce, un démon noir et blanc aux plumes de la queue recourbées, roucoule chaque matin durant des heures. Il n'interrompt son monologue obsédant que pour lancer un «pchiouchiiii» sonore. Le lagopède alpin, un autre membre de la famille, vit encore plus haut, dans les déserts de roc et de glace où seule pousse une végétation éparse. Son chant d'amour, un rot sonore, est à la mesure du paysage: rude et minéral.
Dans les Préalpes et vallées alpines de Romandie, une voix s'est tue: celle du mythique grand tétras ou grand coq de bruyère, inféodé aux vastes et anciennes forêts les plus tranquilles. La pénétration humaine dans ses fiefs, due aux activités forestières, aux loisirs ou à la photographie animalière, a eu raison de la timidité extrême de ce géant aux pattes d'argile. Enfin, dans les gouilles et petits lacs alpins, le printemps voit aussi se dérouler les danses nuptiales aquatiques et la ponte des batraciens, triton alpestre, grenouille rousse et crapaud commun.

A l'heure des naissances

Pour les ongulés, le printemps est la saison des naissances et non des pariades. Seuls les jeunes mâles du bouquetin se livrent alors à des joutes amicales, sans signification immédiate sur le plan de la reproduction, même si elles les préparent aux luttes violentes du rut. En forêt, surtout en mars-avril, la laie du sanglier donne le jour à sa progéniture en pyjama rayé. Nul besoin de préciser qu'il ne faut pas toucher les marcassins, ce qui vaut aussi pour les faons mais pour d'autres raisons.

Gare aux prédateurs

Toujours en forêt ou dans une prairie de fauche, la femelle du chevreuil met bas un à deux faons entre la mi-mai et la mi-juin (en montagne). Durant ses premiers jours, le petit reste immobile dans les hautes herbes. Même s'il paraît abandonné, sa mère le garde sous sa surveillance distante pour ne pas attirer l'attention des prédateurs. Inodore, il échappe ainsi au renard ou aux chiens, mais pas toujours aux lames des faucheuses.
Quant à la biche du cerf, en juin, elle donne naissance à un seul petit dans un lieu calme en forêt. Au début, le faon ne se déplace guère. Comme d'autres ongulés, la biche chasse alors son petit de l'année précédente, qui la rejoindra pourtant bientôt à nouveau. A l'inverse, malgré la difficulté du terrain, les petits du bouquetin et du chamois sont capables de suivre leur mère le jour même de leur naissance! Et pourtant, pour donner la vie, en mai ou à début juin, ces espèces choisissent un repaire rocheux inaccessible. A noter que la femelle du bouquetin n'est en général portante qu'une année sur deux. (7 avril 2005)

+ d'infos: Animaux sauvages et chasseurs du Valais. Huit siècles d'histoire (XIIe-XIXe siècle), Alexandre Scheurer, Editions Faim de siècle, Fribourg, Fr. 55.- (+ port); www.photonature.ch

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