Agriculture
Le Canada ne fait plus recette auprès des paysans suisses candidats au départ qui lui préfèrent l’Europe de l’Est et ses terres aujourd’hui plus accessibles financièrement. © Photomontage Olivier Born/Istockphoto

Notre enquête

Léo Bolliger (avec la collaboration de Claire Muller)


Les agriculteurs suisses semblent aujourd’hui moins enclins à aller faire fortune à l’étranger. Premier volet d’une enquête sur les pas de paysans suisses établis en France et au Canada.

Un drapeau helvétique flottant dans le vent aux côtés d’un drapeau russe au sommet d’un immense château d’eau. On est à Kalouga, commune située 180 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Depuis cinq ans, trois agriculteurs alémaniques exploitent ici un domaine s’étendant sur 700 hectares et comptant quelque 300 vaches laitières. «Deux raisons m’ont poussé à venir tenter ma chance en Russie: le goût de l’aventure et l’envie d’avoir une exploitation d’une taille comme il n’en existe pas en Suisse, explique au téléphone Jacob Bänninger, Zurichois de 62 ans. Dans un premier temps, j’avais songé à l’Amérique du Sud.» Les difficultés administratives, ni plus une langue qui lui était complètement étrangère ne l’ont dissuadé de relever le défi à quelques années de la retraite.

A la conquête de la Russie

Avec ses deux associés, il symbolise une nouvelle tendance de l’émigration rurale chez les agriculteurs suisses après les nombreux départs des années 1970 et 1980 au Canada ou en France, celle tournée vers l’Europe de l’Est (Ukraine et Roumanie notamment). Si des terres à perte de vue y sont facilement disponibles et accessibles à des prix qui défient toute concurrence – quoique les choses semblent être déjà en train de changer –, encore faut-il être prêt à faire le pas. Pour l’heure, ils ne sont que quelques-uns à l’avoir fait, certains avec l’aide de la Fondation helvético-russe pour l’agriculture, en lien avec la DDC, la Direction du développement et de la coopération à Berne. «Prospecter sur de nouveaux marchés où tout est à faire et où il faut arriver à constituer un réseau d’acheteurs pour écouler ses produits n’est pas chose facile», estime Jean-Blaise Fellay, de la Chambre valaisanne d’agriculture. A partir des observations qu’il fait en Valais, il a le net sentiment que l’attrait qu’exerce la perspective d’aller exploiter un domaine à l’étranger, et cela quelle que soit la destination choisie, est moins vif chez les agriculteurs depuis quelques années. «Il y a très peu de départs.»

Le même sentiment est partagé dans d’autres cantons, le Jura, Genève et Vaud. Quelles en sont les raisons? En l’absence d’études sur le sujet, et de chiffres à l’Office fédéral des migrations (30 000 Suisses quittent la Suisse chaque année sans que l’on sache combien il y a d’agriculteurs parmi eux), il est difficile de le savoir. L’ailleurs semble toutefois ne plus constituer aujourd’hui autant une promesse d’eldorado pour le secteur primaire. «Dans les pays de l’Est par exemple, les tentatives d’installations n’ont pas toutes été très positives», relève Sandra Helfenstein, porte-parole de l’Union suisse des paysans (USP).

La France moins attirante

Que dire de la France, reste-t-elle une destination prisée des agriculteurs suisses? Promoteur immobilier français dans le domaine rural qui compte des Suisses parmi ses clients, François Le Grelle constate un ralentissement de la demande. «La motivation des jeunes agriculteurs à partir n’est plus la même qu’il y a vingt ans. Par ailleurs, les prix des terrains n’ont cessé d’augmenter et les banques prêtent moins facilement. Elles exigent davantage de fonds propres, souvent jusqu’à 50% des capitaux. Tout cela fait qu’ils sont moins nombreux à vouloir ou à pouvoir émigrer de l’autre côté de la frontière.»
(Paru le 14.01.2010)

Un phénomène ancien

Il n’a pas fallu attendre le développement des chemins de fer ou, plus tard, l’essor de l’aéronautique pour voir des agriculteurs suisses passer les frontières. Au XVIIe siècle déjà, ils sont des milliers à émigrer pour contribuer massivement au «repeuplement agraire dans les zones ravagées par la guerre de Trente Ans (1618-1648)», souligne l’historienne Anne-Lise Head-König dans le Dictionnaire historique de la Suisse, que ce soit en Alsace, en Franche-Comté ou sur les terres de l’Empire austro-hongrois, en Bavière notamment. Un siècle plus tard, c’est le début des premiers départs vers les colonies anglaises d’Amérique. La disette et la pauvreté, qui frappent de plein fouet le monde rural, sont à l’origine de plusieurs vagues successives d’émigration, tant aux Etats-Unis qu’en Amérique du Sud. Au Brésil, par exemple, des Fribourgeois fondent en 1820 Nova Friburg, rappelant clairement leurs origines. De 1881 à 1893, plus de 100 000 départs vers le Nouveau Monde sont comptabilisés. «Ce flux massif était essentiellement dû à un excédent de la population agricole, lié à la chute des prix des céréales», observe, dans une étude, l’historien Gérald Arlettaz, spécilialiste des migrations.

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